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vendredi 10 février 2012

Huitième nouvelle

Quand on n'attend rien, on peut avoir la sensation étrange toutefois, que quelque chose peut se produire. Un peu comme par le passé, ces réveillons sans espoir, qui se révélèrent porteurs de rencontres. C'est ce que se dit Sarah, partie là comme toujours, à l'autre bout de l'Europe ou à deux heures de train. La Suisse est belle, sous la neige. Dans la vieille ville, les branches noircies par le froid revêtent les parures d'un givre dont la blancheur incandescente brûle les yeux. Elle met ses lunettes de soleil. L'avantage, c'est qu'on ne voit pas les larmes. D'ailleurs, on pourrait les confondre avec celles que procure le froid aux yeux sensibles. Sarah est à fleur de peau. Elle aurait pu annuler, comme cela lui est arrivé. Elle est exsangue. La faim lui mord le corps. Elle s'installe dans un bar de la gare de Genève, et boit les gorgées d'un thé parsemé de messages téléphoniques vides de sens et d'avenir. Toujours la même histoire. Sans fin.
Quand on vient la chercher, il y a quelque chose de messianique. Une chaleur, douce et tamisée.
Vite, la voiture déboule dans un théâtre. Des danseurs répètent. Elle le sait d'entrée, que ce sera celui-là. A cause de ce test qu'elle fait parfois pour éprouver son attraction. Sarah enlève ses lunettes pour dénuder son désir. Test positif : même sans vue claire, il lui plaît. Le désir n'est question que d'allure. Par contre, au jeu du regard, elle a toujours préféré les trucages. Regarder cet homme plus jeune qu'elle, c'est sûr, dans les yeux n'est possible qu'en ôtant la vue que procurent les lunettes. A ce prix, une oeillade est possible. Par le soleil de cette apparition, tout devient beau, clair, calme et possible.
Sarah a hâte de voir le filage, de voir le ballet, de déjeuner avec lui...Très vite, tout se fait comme prévu. Prévu d'un coup, oui...Soin de se poser à sa table, en face. Si le poulet aux lentilles ne passe pas, le courant, oui. A boire des cépages de rouge qui ne se consomme que tempéré, les langues se délient. Les langues...
Sarah n'a plus honte, à ce stade d'ébriété. Elle a envie de parler à tout le monde, précisément car il lui parle. Elle, trop, comme d'habitude. Une heure de pause après le déjeuner pas fini. Et c'était quoi, ce prétexte de lac? Les idées sont moins claires que ce sentiment d'ivresse éthylique et spirituelle qui la prend. Emmanuel et Sarah, bras dessus bras dessous, déjà, vers le lac de Genève. Des promesses d'articles de presse - elle est venue pour ça au fond-, s'égrènent sur le chapelet de confidences réciproques à ne dévoiler sous aucun prétexte.
Une terrasse, un soleil s'y écrase avec les cigarettes de trop.
Le reste est indicible. Les moments de bonheur sont une rire cristallin qui n'a pas d'autre description possible que celui du cadre où il advient, magnifié par une rencontre. Le vent pousse les cendres vers la rue devant le lac qui bruisse gentiment et pousse les bateaux.
On a oublié l'heure.
Bonheur.
C'est sûr, pour une fois, en voilà un qui n'aime pas les garçons.
Sarah se demande si elle est épilée, car, à son troisième whisky en pleine après-midi, elle a à faire effort pour se demander ce qu'elle porte sous son manteau...
Détails triviaux autorisés par un appel sur le portable d'Emmanuel.
Enième cigarette.
Le "moi aussi, à ce soir à la maison" est une guillotine.
Ce n'est pas la première fois.
C'est l'histoire de sa vie.
Mais pourquoi s'emballer toujours si vite?
Il faudrait garder ses lunettes.
Elle remet celles de soleil.
Le jour se couche, mais ce n'est pas grave.
Elles camouflent la citrouille du carrosse.
Sans chaussons de vair.
D'un coup, il fait froid.

Septième nouvelle


                                                    Plus ou moins

Ce qui est insupportable avec les hôpitaux, c’est l’odeur. Quatre heures déjà que Sarah attend avec sa mère aux urgences. Cela fait plusieurs jours qu’Evelyne se dit fatiguée, elle qui ne se plaint jamais. A la maison, tout à l’heure, elle a été prise d’une douleur à la poitrine, mais le médecin pompier, après avoir fait un encéphalogramme, a rassuré Sarah. Quoique très affaiblie, sa mère fait de la spasmophilie. Seulement le protocole, quand on a fait un malaise, c’est d’aller aux urgences. Sarah, pour avoir fait maints malaises vagaux, connaît bien le principe des urgences, qui n’ont d’urgences que le nom. On attend, on s’assied, on appelle, on vous rappelle, on vous fait patienter, on vous fait une prise de sang, et on attend…L’hôpital Bichat ressemble à un vaste aéroport, avec plusieurs ascenseurs et des couloirs à n’en plus finir. Et surtout, cette odeur indéfinissable de produits stériles et de désinfectants puissants. Un pousse à la nausée.
Sarah est à moitié rassurée, car sa mère se plaint de douleurs plus lancinantes, et a la nausée, la diarrhée. Personne n’a l’air de s’inquiéter plus que ça, car il faut attendre son tour, après cette femme qui délire dans son alcoolémie élevée, cette grand-mère qui est tombée, et ce monsieur discret qui a mal au ventre.
A force de harceler le médecin pour qu’il prenne en charge sa mère avant des cas plus bénins, lui semble-t-il, Sarah s’est fait refouler de la salle des malades à la salle d’attente.
Elle est donc seule, son sac à la main. Elle a hâte que ce cauchemar se finisse au plus vite, et de rentrer à la maison. Plus qu’une petite prise de sang sur le doigt avant de sortir. Ça tombe bien, car la nausée due à l’odeur tourne à l’enfer. Demain elle n’ira pas travailler, elle prendra sa matinée pour se remettre de ces émotions et de ce long jeudi soir sans rien dans l’estomac. Ce qui inquiète le plus Evelyne, c’est que le lendemain, elle doit partir en vacances avec Rodolphe, son compagnon, et que le médecin lui a dit de se reposer. Cette anxiété est en train de disparaître pour laisser place à une intense fatigue, et à des symptômes douloureux de spasmophilie pénibles.
Sarah passe son temps au téléphone avec Auguste. Il lui dit de ne pas s’inquiéter, et, de là où il est, dans le nord, il passe sa soirée en ligne. Puis sa nuit.
Les heures tournent en effet, et toujours pas de nouvelles du médecin, qui a bien dit à Sarah de ne pas déranger le service un jour de grève, et que de toute façon on ne lui parlerait pas avant la sortie, vu la gêne qu’elle a créée avec son angoisse. Une infirmière vient pourtant lui dire qu’il va venir lui parler. Sarah ne comprend pas, sauf lorsqu’il lui déclare que « c’est très sérieux ». A ce moment-là, tout bascule vite dans un hôpital.
Une demi-heure après, il la convoque dans son bureau pour lui demander si sa mère a fait un long voyage en avion, en train, ou se plaignait de douleurs aux jambes. Sarah s’impatiente et demande pourquoi. « Elle est décédée à cinq heures et quart ».
Après, lorsque le lexomil est servi, les affaires rendues, Ophélie débarquée de chez elle venue chercher son amie, Auguste rappelé pour lui dire l’issue (il comprend enfin qu’il ne s’agissait pas de Rodolphe, mais d’Evelyne), les deux jeunes femmes rentrées se coucher, un sommeil de plomb coulé aux calmants, tous les calmants trouvables, s’installe un bruit sourd au fond de la gorge. Sarah a l’impression d’avoir avalé, de façon inaltérable, une angoisse, venue se loger au fond de sa gorge. « De quel côté elle se coiffait ? ». Pas d’erreur, c’est bien la réalité. La grosseur éclate à la vue du cadavre de sa mère, au toucher du corps froid, puis redescend se loger dans les poumons, chemine jusqu’au ventre, parcourt les jambes et remonte, en mouvement incessant.
Après, le sentiment le plus étrange  que connaît cette grosseur, c’est de vouloir rester isolée tout en appelant à l’aide. Comme si elle voulait avoir auprès d’elle toutes les personnes qu’elle connaît, mais à disposition, sans qu’elles se manifestent d’elles-mêmes et restent trop. De fait, la maison se remplit vite de gens plus ou moins connus, plus ou moins appréciés, plus ou moins…
La suite est banale. Embrasser des gens, cauchemarder, recevoir, avant que tout le monde disparaisse plus ou moins progressivement. La grosseur, elle, est inexplicablement coriace. Désormais logée au fond de la gorge de Sarah, apaisée provisoirement par la fumée de cigarette et l’alcool, récalcitrante à jeun des médicaments et de toutes les substances qu’elle s’envoie, la grosseur enfle, dégonfle en compagnie des autres, parfois, et reprend  de plus belle son manège entre le ventre et la gorge. Des années après, elle est toujours là. Plus ou moins.

Sixième nouvelle


                                                  En attendant


« Voulez-vous les voir en noir ? » La vendeuse est jolie, pense Sarah. Elle a des cheveux soyeux, châtain clair, attachés en chignon bas au-dessus d’un cou fin. Ses gestes sont gracieux et sûrs. Pas l’ombre d’une lassitude dans son regard bleu clair. Des clients ont du tomber amoureux d’elle. Et puis il y a le cadre, aussi, qui y fait pour beaucoup. Après une après-midi de quatre heures à courir de stand en stand dans les grands magasins d’Haussmann, des Galeries au Printemps, Sarah est épuisée. Fébrile, elle a essayé une dizaine de robes chez Tara Jarmon, Les Petites, Maje, Sandro, s’en est acheté trois, les collants pour aller avec, de la lingerie chez Princesse Tam-Tam, une paire de boucles d’oreilles qu’elle ne mettra pas – elle n’en met jamais-, un macaron Ladurée dans lequel elle a croqué mais qu’elle ne finira pas ou alors ce soir, et, à chaque fois, elle a fini par acheter le premier article qu’elle avait remarqué, après maintes et vaines tentatives d’en prendre un moins cher. Elle le sait, si elle ne craque pas cette fois sur l’objet de son dévolu, elle achètera comme à plusieurs reprises par le passé une robe qu’elle ne mettra pas, et finira par retourner dans le magasin pour ne plus trouver sa taille ou la couleur sur laquelle elle avait flashé. Sarah, donc, craque, en se disant qu’elle fait des économies.
Sur le chemin des grands magasins, elle s’est sentie faible, comme souvent. La tête vide, la peur de faire un malaise avant d’arriver à terme. Si elle déjeunait le midi…Pas si sûr. Ce n’est pas la bouchée de macaron qui l’a sauvée du désastre, mas la perspective d’entasser dans son dressing surchargé quelques vêtements de plus. Dans sa robe bleu canard, c’est sûr, il tombera raide. Avec ces collants à fines rayures, sa vie sera plus légère. Dans cette nuisette ivoire, ses nuits seront plus douces. Avec ce gilet rose pâle, il l’emmènera faire un tour en voiture. En attendant, quoique mue par la pensée magique qu’en regardant sur son mobile toutes les minutes, ça le fera penser à elle, il n’a toujours pas appelée ni même envoyé un sms. Sarah, pourtant, prend de l’avance. Un ensemble vert émeraude en dentelle et soie pour le premier soir.
Elle continue, ça l’empêche de réfléchir à ses douze appels en absence en l’espace de l’après-midi. Elle pense qu’elle a oublié le maquillage. Très important. Tant pis, là, elle est épuisée, et  verra plus tard, après la pause décisive des chaussures, si elle a la force de se traîner au rez-de-chaussée, au rayon cosmétiques. Elle croque de nouveau dans son macaron au chocolat, espérant que la bouchée ne flinguera pas son régime et la fera tenir pour rentrer à pied chez elle en bonne et due forme, sans passer par les pompiers.
La jolie vendeuse amène l’objet. La paire d’escarpins en veau velours, avec une bride à la cheville, et un talon de huit centimètres. C’est sûr, avec ça aux pieds et la nouvelle robe noire –est-elle toujours dans mes sacs ? Ouf-,  il tombera amoureux, si ce n’est déjà le cas. Le téléphone de Sarah se met à vibrer. «  Ah, c’est toi, Jessica ? Non, pas ce soir, vraiment, j’ai peut-être un truc dans le marais, je te rappelle ». Sarah raccroche nerveusement, puis souffle et fait le point. Six semaines et quatre jours qu’elle l’a rencontré. Ils ont pris un verre ensemble au Marly, mais il y avait Eugénie, ils sont allés au restaurant, mais avec un couple de ses amis et Julie, et c’est là qu’il lui a demandé le numéro d’Eugénie. Sarah se dit que c’est sûrement pour la provoquer, ou lui faire une surprise quand viendra son anniversaire…De toute façon elle a bien demandé à son amie de ne pas répondre et de la prévenir sur le champ. Il n’a appelé Eugénie qu’une fois sans laisser de message, alors qu’à ce jour, Sarah compte trois appels et quatre sms. Plus un pour lui dire qu’il est occupé, là. Sarah respire. De toute façon, Eugénie ne lui ferait pas ça, et lui, ça va lui passer...
« Mademoiselle ? Vous les essayez ? »
Sarah se reprend. Elle se concentre sur l’essayage de chaussures. A la clef, il y a tant de choses. Sa silhouette en est affinée, à moins que ce soit la glace qui est amincissante. Sarah peine à marcher, au début, puis, au bout de dix minutes à arpenter le stand Miu Miu, arrive à tenir sur ses jambes. C’est peut-être aussi l’hypoglycémie qui la faisait tanguer au début. Cette fois, c’est sûr, elle les prend. Au moment où la vendeuse lui demande si elle est sur le fichier, par lequel on l’invitera à des ventes privées et la tiendra informée des nouvelles collections, Sarah ébauche l’idée que tout ceci est une spirale infernale dont elle ne sortira que ruinée ou folle. Elle accepte pourtant.
Du coup, avec ses six sacs, on point où elle en est, elle prend un taxi pour rentrer chez elle, et attendre la fin du jour. S’il appelle pour prendre un verre, elle sera plus en forme.
Dans le taxi, pris à la volée  sur le boulevard Haussmann bondé, Sarah craque. Une nouvelle fois, elle l’appelle. Dans le vide. Mais cette fois, à peine deux minutes après, elle reçoit un sms. «  Je te le dis franchement, si je ne réponds pas, c’est que je suis occupé. Ce n’est pas possible ».
Sarah réprime un sanglot, puis paye le taxi en tremblant. En rentrant, elle se met sur facebook. Non, ne pas réfléchir. Elle ouvre une boîte pour son chat qui ne mange pas, mais vient se mettre sur ses genoux et lui ronronne sur le ventre. Elle tape son nom pour voir son profil. Il est en ligne. Une notification. Il est en couple.
Sarah compose le numéro de sa mère pour qu’elle lui rembourse une part de ses dépenses de la journée. Et entendre le son de sa voix. Comme elle est en voyage à New York, elle ne peut pas rester trop longtemps. Evelyne, comme toujours, commence par gronder Sarah comme si elle était encore une petite fille, malgré ses trente ans, puis accepte le marché. La prochaine fois, Sarah saura raison garder et ira se promener ailleurs que vers les grands magasins.  Au cinéma par exemple .Contre cette promesse, la moitié des dépenses. Tout n’est pas perdu. Mais Maman, pourquoi tu es toujours en voyage ?

dimanche 15 janvier 2012

Cinquième nouvelle


                                         Visionnaire

Je passe mon temps à te regarder. Je n’aspire qu’à entendre le bruit de tes pampilles au creux de ton cou, qui dégringolent de tes oreilles avec un tintement doux. Je t’attends le matin, j’espère que tu te réveilleras avant que je perde mon âme à m’impatienter. Je te suis dans la cuisine, mais je ne te réveillerais pour rien au monde et surtout ne pense pas que c’est pour cela que je te dévore de caresses le matin. Je ne me permettrai pas de briser ton sommeil, mais, vois-tu, je sens le déclic de ton aurore avant même que tu réalises que tu es réveillée.
Le jour, tu vaques, tu traînes, puis sors sur des coups de tête pour je ne sais jamais quelle absurde raison. Et moi je joue à courir après ces ridicules balles que tu t’obstines à m’acheter, alors que je préfère éprouver ma force sur les tapisseries.
Ce que j’attends, c’est le soir. Nous regardons quand tu rentres tôt un film auquel je ne comprends rien sauf s’il te plaît, à ton rythme cardiaque, je le sens.
Et la nuit, je te suis nécessaire et ne manque jamais à ma plaisante mission de t’apaiser.
Trois ans déjà, que je ne vis que par toi, mais, tu sais bien, le temps n’a pas de prise sur mon esprit, sauf lorsque tu t’absentes pour faire je ne sais quoi je ne sais où, et que ma seule raison de vivre est ton retour.             Au point même que j’en arrive à perdre l’appétit. Quoique…
Et puis voilà ce que tu m’infliges, cette nouveauté, quelqu’un qui prend ma place à tes côtés, sur mon oreiller. Il n’a pas l’air mauvais, lorsque la nuit tu rentres à des heures où je suis entre deux sommeils et que tu as bu, ne me mens pas, bien trop, et que c’est lui, le bougre, qui me donne à manger. Tu n’es alors guère en état de tenir debout…
Je ne suis pas difficile à convaincre, une caresse, une boîte de thon, et mon rival devient mon frère, sauf lorsque je le vois transpirer à tes côtés puis me donner un coup de pied pour que je ne dorme pas à ma place, entre tes jambes.
Ce que j’aime bien, c’est que, contrairement à l’autre, de l’autre fois, je ne sais plus quand ni même si c’était avant ou après, tu as l’air plus calme avec lui. Il  n’est pas si gros que l’autre, il ne parle pas fort contrairement à l’autre qui me cassait les oreilles et était tout le temps à me caresser trop fort, il reste à sa place. Ses vêtements sont rangés, et il dégage quelque chose de tranquillisant. Quand il est là, je ne te sens pas stressée. Bon, sa tête, moi, je ne sais pas trop ce que tu en penses, du moment que ça fait ton affaire, moi je m’en fous. J’espère que tu ne le trouves pas plus beau que moi, voilà tout, mais ça je pense bien conserver mes faveurs à ce niveau-là, sans prétention aucune. Tu sais, je suis lucide.
Eh tiens, un jour je ne l’ai plus vu. J’ai remarqué combien tu étais angoissée, car je sens ton rythme cardiaque s’accélérer et je dois à maintes reprises venir ronronner sur ta poitrine pour calmer ce malaise. Puis je sens cette inquiétude se transformer en tristesse noire, et pendant que tu pleures je te colle ma truffe sur le nez et te mets la patte sur le visage. Et ça y est, tu vas mieux mais il faut que je m’y reprenne à maintes reprises.
Et puis, un jour, je n’ai pas remarqué au début, tu t’es mise à me donner mon repas sans le partager avec moi. Je n’avais plus que des boîtes. Plus de viande, plus de poisson, que des croquettes et des pâtés que j’apprécie moins. Je n’y ai pu rien faire. Et puis l’air est devenu irrespirable, avec ces volutes de fumée et ces va-et-vient incessants du canapé à la cuisine, pour vider les cendriers.
Du coup, j’ai un peu boudé. Pas bien longtemps bien sûr. J’ai senti que tu avais besoin de moi, encore plus qu’avant. Tu sais, je suis extra lucide.
De jour en jour, je t’ai vue plus fréquenter ton lit que le salon. Je t’ai vue lire, un peu, boire du thé, beaucoup, avec ce bruit de bouilloire qui m’irrite un peu, je dois te le dire.
Et puis, allez, le temps a passé, tu t’es remise à boire du vin, à sortir avec tes copines que je connais bien et qui en ont passé du temps à me caresser entre les oreilles, sur le sommet de ma tête qui leur revient bien…
Et, un jour, bon sang, il s’est permis de revenir. Il m’a dit bonjour négligemment, avec un salut discret, sur un ton qui ne m’a pas bien plu, de plaisanterie sur mon embonpoint ou quelque chose que je n’ai pas bien compris hormis que je le faisais rire…
S’il savait….Quand il repartira, car il le fera, qui sera là à réparer les dégâts? Tu sais, je suis visionnaire. 

jeudi 12 janvier 2012

Quatrième nouvelle


                                                        Femmes

Alphonse avait passé une mauvaise journée. Il avait très mal à la tête. Au bureau, son patron lui avait fait remarquer que sa rentabilité n’était pas au top. Si les choses continuaient ainsi, il serait peut-être…Comment survivre à tout ça ? Claude, sa femme, travaillerait pour deux. Quelle déception pour Laura, sa mère, que de voir cette situation. La pression se resserrait autour d’Alphonse en ce jeudi neigeux de février. Bientôt la Saint-Valentin. Quand allait-il avouer à Claude qu’il partirait bientôt avec Marie ? Qu’allait-elle faire de son 14 février sans lui ? L’an passé, elle n’avait pas osé lui reprocher de lui offrir le cadeau client de l’argenterie Christofle qu’Alphonse avait offert à sa femme. Des Noëls seule, des soirées seules, des dimanches seule, des appels en absence suivis de reproches. Marie ne devait pas être si impatiente. Alphonse  annoncerait bien, sous peu, à Claude qu’il la quittait.
En chemin vers la maison, comme tous les soirs, Alphonse passa son coup de fil clandestin. Depuis leur rencontre, il y avait deux ans, en déplacement pour la fusion de sa société avec celle qui employait Marie, l’homme et la femme avaient eux aussi fusionné. Du moins dans l’intimité. Alphonse avait redécouvert les plaisirs de la chair, sous un jour nouveau. Le visage seul de Marie provoquait en lui des désirs déplacés, Fou d’elle au début, leur relation avait progressivement basculé vers un rapport sexuel adultère consenti. Toutes les promesses du départ étaient mortes. Etait née de l’idylle un sentiment trouble mais essentiellement physique. Les sensations extatiques d’un corps à explorer en cartographie variable et sans cesse renouvelée étaient l’obsession d’Alphonse. Marie, elle, avait l’orgasme triste. Au fond d’elle, bien sûr, elle savait qu’il ne tenait qu’à elle de faire cesser ce manège d’hôtels plus ou moins coquets et de tendresse plus ou moins présente.
Marie espérait, encore, malgré le tour que prenait la relation, une issue favorable. Elle devait cependant ne plus trop y croire, vu l’inquiétante allure que prenait son train de vie. Depuis Noël, passé sans Alphonse, avec sa mère, qui n’avait de cesse de l’alerter sur la vacuité de son histoire amoureuse, Marie ne s’alimentait guère. Elle se disait, sans même s’en rendre compte, qu’en devenant diaphane, Alphonse prendrait pitié d’elle et ferait plus cas du sens de son existence. Une pomme le matin, du fromage blanc le soir, devant la télé, dont l’écran s’embuait des volutes de ses fines mentholées.
Nous étions précisément à l’orée du jour où tout est possible, dans la symbolique populaire. Malgré ça, Marie, devant les vitrines pleines d’écriteaux, devant les spots publicitaires vantant les mérites d’un parfum ou les pouvoirs de la lingerie, avait la nausée.
Lorsqu’Alphonse l’appela, ce soir de veille de Saint-Valentin, Marie ne décrocha pas. Elle se disait, elle qui n’avait jamais créé de conflit, que boycotter ses appels serait un ultimatum. Le seul dont elle se sentait capable.
Au bout de trois appels en absence, Alphonse commença à s’inquiéter. Il ne prit pas ce silence comme une stratégie nouvelle, lui qui savait Marie incapable de le provoquer. Il pensa à pire. Peut-être que, comme  en ce dimanche de décembre dernier, Marie avait fait un malaise vagal du à des débordements émotionnels. Peut-être que de l’hôpital, une fois encore, elle finirait par l’appeler. Peut-être que Samantha, la meilleure amie de Marie, l’appellerait  pour lui reprocher de laisser la situation stagner et pourrir sur place, au détriment de la santé de Marie, qui maigrissait à vue d’œil. Peut-être…
Marie était péniblement rentrée chez elle, et s’apprêtait à se faire couler un bain pour réchauffer ses membres endoloris par le froid et le manque de nourriture. Lorsqu’elle entra dans la baignoire, elle eut une idée fatiguée…
Alphonse était rentré chez lui, cette fois franchement anxieux. Il accrocha son manteau dans l’entrée, et, comme chaque soir, alluma la télé devant laquelle il regarda, comme chaque soir, le journal avec un fond de whisky noyé dans du coca. Il froissa avec une impatience inattentive le papier que Claude avait laissé sur la table de la salle à manger. «  Je suis à la cave ». Il rompit le pain, et le mâcha comme si c’était un chewing- gum. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qu’il descendit voir ce que Claude fabriquait, car il avait faim. Et, peut-être, allait-il lui dire que…Devant la porte, il sentit déjà une odeur qui lui rappela le bois coupé de sa campagne natale. A tort. En ouvrant la porte, il découvrit le corps de Claude qu’il eut peine à reconnaître, calciné qu’il était par l’essence brûlée avec une allumette.
En remontant, Alphonse ne savait plus qui il était. La première chose qu’il fit, avant d’appeler les pompiers fut de tenter, une dernière fois, de joindre Marie. En vain. Les femmes sont d’un autre monde, se dit-il en ses larmes. Elles commencèrent à couler, irrépressibles. Comme si elles se vengeaient d’avoir été si longtemps négligées de ses yeux d’ordinaire secs. Ne plus penser qu’à soi.

mercredi 11 janvier 2012

Troisième nouvelle


                                Un jour comme un autre


Ils étaient là, déjà, depuis un bon moment. Combien de temps ? C’est avec surprise que les arrivants découvrirent le nombre de ces personnes qui allaient manger avec eux. Au partage de midi, il y en avait trois en plus de la famille Buvard, à leur table.
Quelques fleurs, une salière, et Sarah regardait les couverts en argent qui allaient découper sa viande. A vingt ans, c’est vrai qu’on est mieux ailleurs que dans une maison de retraite pour passer la journée. La jeune fille n’avait jamais aimé déjeuner, depuis les interminables repas de famille de son enfance jusqu’au self service de la fac auquel elle préférait un banc dans le hall avec une cigarette et un livre. Le capuccino  de la machine à café la calait pour une journée rythmée par Husserl, Aristote le matin, Kant l’après-midi, Hegel le soir. Mais en ce jour, Sarah voulait faire plaisir à sa grand-mère. Laura Buvard, du haut de ses 99 ans, savourait la journée. Elle pourrait râler à souhait, et pour une fois, ni dans sa barbe ni pour les infirmières. Elle aurait quelqu’un, forcément, pour l’écouter. Sa fille, Evelyne, pourrait lui reprocher tout ce qu’elle voudrait, de manger la bouche ouverte, de se tasser sur son fauteuil, de repousser son assiette en milieu de table après avoir fini son plat, Laura n’en avait cure. Elle jouissait de pouvoir exister par la visite des siens. Son fils, Alphonse, ne serait là que jusqu’au fromage. C’est vrai qu’avec une épouse garnie d’une grande famille, la deuxième mi-temps de la journée serait plus gaie dans une maison pleine de cris d’enfants et de jeu de cartes autour d’un café chaud. Claire, la femme d’Alphonse, du coup, pressa habilement de mouvement pour passer à table. Elle posa son manteau sur une chaise, en demandant à Laura, la grand-mère, où elle souhaitait s’asseoir. A côté de Sarah, bien sûr, sa cocotte. Quatre générations avaient beau les séparer, les deux femmes avaient dans le sang la même fébrilité, la même fougue, la même passion pour les futilités comme les robes en soie. Mais ce jour, Sarah, qui d’ordinaire ne cachait rien à sa mamie, lui occulta sa tristesse de la voir décoiffée, mal maquillée par les soins d’une infirmière pressée, qui, comme tout le monde ici, n’avait pas envie, probablement, de s’éterniser sur une pommette de vieille femme. Lorsque Laura demanda à Sarah si elle n’était pas trop moche, Sarah lui sourit pour lui dire qu’elle était folle de poser une question pareille.
A table, les plats défilaient, servis par un personnel décidément pressé. Une fois le rôti avalé,  Alphonse dépêché par sa femme, le couple s’excusa, la gêne masquée par un rire nerveux. Evelyne laissa échapper un regard triste. Le temps a ses raisons.
Sarah buvait du vin pour se réchauffer. Autant elle mangeait lentement, autant elle buvait vite. Laura reprenait des couleurs, son humeur devenait chantante, au point qu’elle avait comme oublié de remarquer le départ de son fils.
Autour de la famille Buvard, Simone, une grand-mère dont les enfants étaient en vacances au ski, Rolland, un homme veuf et sans famille, Colette, qui attendait, peut-être, de la visite plus tard dans l’après-midi, étaient contents d’être là. Eux qui se voyaient tous les matins au jardin de la maison de retraite, et tous les après-midis à la cafétéria, se retrouvaient les jours de visite avec un sens dans leur maigre vie.
Tout le monde reprit du gâteau. Sarah aussi, même si elle pensa qu’en reprendre lui ferait prendre du poids. Comme sa mère, elle ne dînerait pas, voilà tout.
Rodolphe, le compagnon d’Evelyne, monopolisait, après la conversation générale, l’attention de Rolland à qui il racontait, force détails, ses exploits à la guerre, sans demander, éventuellement,  le récit de ceux de Rolland à la précédente.
Mais le point culminant de la journée de Laura, ce qu’elle attendait depuis des semaines, c’était le passage au café en bas de la route, sur la place de ce village à une demi heure de voiture d’un Lyon figé sous la neige. Non, ni le froid, ni le gel sur les branches noires des arbres ne la ferait renoncer à ça. En fauteuil roulant poussé par sa fille, main dans la main de Sarah, les trois femmes cheminèrent jusqu’au troquet. Debout autour d’un flipper, deux jeunes magrébins se virent lancer des œillades gourmandes de la vieille femme aux yeux rieurs. Pour eux, ce fut un amusement fugace.
C’est cette image, précisément, distinctement, qui resta gravée dans la mémoire de Sarah lorsqu’elle repenserait, des années plus tard, à sa grand-mère, avec qui elle parlait au téléphone toutes les semaines de ses désirs et de ses déconvenues avec les jeunes hommes qu’elle rencontrait. La question récurrente de sa mamie était de savoir si l’élu du moment avait la taille et l’allure altière de son grand-père. Lorsque la famille, une fois rentrée du café, dut repartir, Laura demanda  à sa petite-fille si elle avait bien chaud sous la couette électrique dans son lit, et si l’alcôve lui inspirait des rêves brillants. De passage à Lyon, depuis que Laura était en maison de retraite, Sarah dormait dans la chambre de sa grand-mère. Ce soir-là, recroquevillée dans les draps de lin blanc brodés par Laura, Sarah serra très fort le parfum Guerlain que sa mamie lui avait offert en lui disant que, là où elle se trouvait, il ne lui ferait pas faute. La jeune fille prit le flacon, s’en vaporisa un pschitt  dans les cheveux, dans le creux du cou, aux poignets. Le parfum lui semblait aussi volatile et troublant que cette journée, qui fut la dernière qu’elle passa avec sa grand-mère. Peu de temps après, Laura mourut. Sans tumulte, dans son sommeil.
De retour à la maison de retraite pour voir le corps, Sarah s’écarta vite pour regarder les arbres en fleur. La lumière du soleil apaisa son sanglot, qui devint d’une scansion supportable. Elle pensa que pour son dernier Noël, sa mamie regardait encore les garçons. 

Seconde nouvelle




                                                  Nietzsche


Un quart d’heure en mer
« Bonjour mademoiselle, ça fait toujours plaisir de vous voir, vous nagez comme un dauphin ! » L’avantage de croiser les gens dans l’eau, c’est qu’on n’est pas obligé comme sur la plage de se lever pour dire bonjour. Au Mouré Rouge, ils sont nombreux à n’avoir pas encore été décimés par la mort, à venir faire le tour des autochtones et des personnes en villégiature de génération en génération au « village ». Ce vieil anglais au visage buriné, au français et à l’humanité impeccables, lui, j’ai du plaisir à le rencontrer autant sur terre qu’en mer. Mais il rentre au bord, s’apprêter au rituel de son petit café à la cabane à bonbons, et moi je m’éloigne du rivage. Combien de kilomètres aurai-je fait dans toute une vie du ponton aux rochers, du radeau aux dernières bouées ? Que de libérations dont parle Camus à propos de l’immersion marine, que d’extases aquatiques décrites par Amélie Nothomb n’aurais-je pas vécu dans ma vie au sein des algues, au-dessous des goélands ? Je nage une brasse coulée, les yeux fermés sous l’eau, en apesanteur. Hier, il a fait du mistral. L’eau a perdu quelques degrés. Qu’importe. Sauf que je commence à sentir mon poids lourd à porter. Mes jambes deviennent douloureuses, la mer devient dure. Cannes s’éloigne alors que j’atteins l’horizon vu depuis la plage. Les CRS sont arrivés juste à temps. Dans leur cabine au bout de la plage, installée dans un fauteuil au soleil sous une couverture, je vois arriver en nage d’un pas coursé ma mère qui arrive affolée. Je refuse d’être emmenée par les pompiers à l’hôpital, je refuse un sucre. J’ai 8-6 de tension. Je commence à me réchauffer, je bois de l’eau comme si tout le liquide de mon corps avait été englouti par la mer. Animal ami et ennemi redoutable, lieu de défis et de promesses.

Une seconde sur terre
« Tu as vu ? » Je sors ahurie de mon chemin onirique bercé par les Cocteau twins, par cette incursion dans mon rythme intime. La solitude molle de ma marche matinale est brisée par un écho, cette voix d’un inconnu  qui parle à son ami en me montrant du doigt,  qui me fait balancer ma chevelure en arrière, et ressentir un léger frémissement. Quelqu’un m’a vue. Je me sens femme, de nouveau. Plairais-je ? Chuchotement : « je n’ai jamais vu ça… »Je flanche et dois m’asseoir sur un banc. Encore un coup où les pompiers vont venir me ramasser.

Vingt minutes chez le médecin
« Depuis quand avez-vous cessé de vous alimenter ? » La voix est posée, ferme et intransigeante. Je regarde sa chevalière en or, bien campée dans un annulaire dodu, et je m’écoeure en songeant à la mixture qu’il va falloir que j’avale tous les matins au petit déjeuner, qui avec moi prenait son sens littéral . Une banane mixée avec de la crème et du fromage blanc (à 40%). Les bras m’en tombent. De la viande une fois par jour, un déjeuner pour ne plus jeuner, un dîner avec des pâtes, du riz, des pommes de terre. Tous les intouchables s’invitent dans mon ordonnance, à suivre sous peine d’hospitalisation. Mais là on reste dans du mécanique. Le médecin est très perspicace. « Vous croyez que vous plaisez aux hommes comme ça ? » D’un seul coup, la prescription médicale prend son sens, et éclaire mon cerveau embué des noires vapeurs de la bile. Mon amour, pourquoi tu es parti ? Faut-il que je meure pour que tu me reviennes ? Mauvais calcul.

Le désir de vivre ne s’ancre que dans le plaisir.Nietzsche a connu la grande santé lorsqu’il a compris cela. « Je ne croirais qu’en un dieu qui s’entendrait à danser ». Aérien, n’est-il pas ?










mardi 10 janvier 2012

Première nouvelle


C’est son regard qui me tue. Il est là, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, à l’aise. Il me toise. Il m’inspecte à la vitesse de la lumière. J’essaye de ne rien laisser transparaître de ce que je suis, de ce que je ressens. Je ne ressens plus grand-chose, d’ailleurs. Je suis concentrée sur l’imprimé à carreaux microscopiques de sa cravate bleue. J’essaye de toutes mes forces de ne pas laisser voir que je n’ai qu’une peur, c’est d’être refoulée. C’est l’été et je grelotte. Dans ma tunique que j’ai mise en robe, mes jambes tremblent. Mes genoux se déboitent à cause de mes Ménudier qui m’ont coûté un salaire d’ouvrier, mais ça tombe bien car ni moi ni personne dans ma famille n’est ouvrier. Quoique…Je me rebifferais, et quoi ? Il m’enverrait derrière, au bar de l’Ecrin, où je ne veux surtout pas aller rejoindre le troupeau des refoulés, le salon des refusés pour veste trop cintrée ou jupe trop longue, des trop. Je m’accroche à cette idée comme à mon salut : je n’ai rien de trop. Ni en âge, apparent du moins, ni en kilos, qu’il jauge à la louche. Je suis maquillée par contre comme une voiture volée mais ça, c’est un trop qui est un must. Je n’arrive plus à respirer. Je n’ose pas tourner la tête pour voir où en est Jessica partie pisser entre deux voitures. Je l’attends comme le messie. Elle apparaît de derrière une Maserati. C’est une transcendance. Nous sommes désignées pour passer devant la foule des entre deux, entre un refoulement possible et une entrée avec attente. Je brise les flots, grisée par la vitesse. Dans mon esprit chaviré, je remercie Jessica d’avoir un mètre de jambes pour un indice de masse corporelle avoisinant l’hospitalisation, une robe Dolce et Gabbana, et des airs de poupée russe.
Nous entrons. C’est l ‘été et je grelotte. Même à l’intérieur. Jessica se fait offrir un verre à condition que j’en aie un aussi. Je tiens la jambe. Il est grand, les cheveux au carré, sportif dans la carrure. Son agilité  superbe à dégainer sa carte noire me fait imaginer qu’il trafiquerait n’importe quoi pour en arriver là, au somment de sa gloire auréolée de Berluti. Son copain est déplorable. Je me fais offrir un verre, cependant. Je me concentre sur son visage pour le fixer dans mon esprit sans y parvenir. Je n’ai jamais été physionomiste. A moins d’avoir un coup de foudre. Et encore, là c’est l’allure qui dicte mon désir, pas les traits d’un visage. Il me parle, je ne l’entends pas à cause de la musique et ça tombe bien car son charme est inexistant et qu’il a mauvaise haleine. Surtout, je n’aime pas son odeur, un mélange de parfum Gaultier que je déteste et de sueur incompatible avec mon attraction. En passant sur la piste de danse, je vois Jessica refuser de se laisser embrasser trop vite par son élu de la soirée. J’en suis déjà à mon troisième verre. C’est bon. Je commence à être dans un état de détente où mes angoisses disparaissent. Pourtant, c’est l’été et je grelotte. Encore. Je vais danser. C’est facile, sur cette bande sonore de supermarché Casino où elle est moins audible mais identique à celle du rayon fromages. Je bois un quatrième verre. Je sais qu’au-delà, je ne compterai pas. Je m’amuse. Je ris en regardant Jessica embrasser son bar à vodka. Je suis embrassée à mon tour mais je ne sais pas par qui. Je ne distingue pas de visage. Et pas seulement parce que je n’ai pas mes lunettes. Je sens des doigts dans ma culotte facilement atteignable du fait de la brièveté de ma robe. Le corps sans visage m’entraîne vers les toilettes, collé à moi, qui tangue avec mon verre et mes chaussures  trop hautes qui commencent à me faire très mal aux pieds. Je me précipite et claque la porte au nez du corps dont j’ai oublié le nom. Je suis saine et sauve. Il a beau frapper à la porte, le bruit masque bien le manque d’envie que j’éprouve de lui céder. Pour une fois, je resterai tranquille. Son carillonnement est bientôt relayé par les cris stridents d’une fille qui veut aller aux toilettes. Je remercie cet ange qui m’a débarrassée du corps sans nom. C’est l’été et je grelotte. Même à l’intérieur de ces WC exigus, avec la sueur qui étrangement coule sur ma peau comme une fièvre insolite qui viendrait du gel de ma chair anesthésiée par le froid. Je m’assois sur le socle, face à la glace. Je détourne mon regard de rescapée d’un corps sans visage. Et puis bon, ça va durer longtemps cette plaisanterie ? Deux semaines que je suis à Cannes, que je me lève à quinze heures, que je me baigne à 16, que je commence à boire à 17 et que je me couche à 9. J’ai vu le videur du Baoli dans des costumes différents chaque soir. A croire qu’il est payé une fortune, ou, qu’au choix, il est habillé par la maison. Et j’ai toujours aussi peur qu’il me refoule. Pourtant, cela fait  bien plus de deux semaines que je n’ai pas ri. Je ne sais pas si ça reviendra. En tout cas, ce n’est pas ce que je fabrique qui le fera revenir. C’est l’été  et je grelotte. Je me relève lentement. Je me regarde dans la glace. Non, ma fille, tu n’as toujours pas fait le deuil de ton père.