Quand on n'attend rien, on peut avoir la sensation étrange toutefois, que quelque chose peut se produire. Un peu comme par le passé, ces réveillons sans espoir, qui se révélèrent porteurs de rencontres. C'est ce que se dit Sarah, partie là comme toujours, à l'autre bout de l'Europe ou à deux heures de train. La Suisse est belle, sous la neige. Dans la vieille ville, les branches noircies par le froid revêtent les parures d'un givre dont la blancheur incandescente brûle les yeux. Elle met ses lunettes de soleil. L'avantage, c'est qu'on ne voit pas les larmes. D'ailleurs, on pourrait les confondre avec celles que procure le froid aux yeux sensibles. Sarah est à fleur de peau. Elle aurait pu annuler, comme cela lui est arrivé. Elle est exsangue. La faim lui mord le corps. Elle s'installe dans un bar de la gare de Genève, et boit les gorgées d'un thé parsemé de messages téléphoniques vides de sens et d'avenir. Toujours la même histoire. Sans fin.
Quand on vient la chercher, il y a quelque chose de messianique. Une chaleur, douce et tamisée.
Vite, la voiture déboule dans un théâtre. Des danseurs répètent. Elle le sait d'entrée, que ce sera celui-là. A cause de ce test qu'elle fait parfois pour éprouver son attraction. Sarah enlève ses lunettes pour dénuder son désir. Test positif : même sans vue claire, il lui plaît. Le désir n'est question que d'allure. Par contre, au jeu du regard, elle a toujours préféré les trucages. Regarder cet homme plus jeune qu'elle, c'est sûr, dans les yeux n'est possible qu'en ôtant la vue que procurent les lunettes. A ce prix, une oeillade est possible. Par le soleil de cette apparition, tout devient beau, clair, calme et possible.
Sarah a hâte de voir le filage, de voir le ballet, de déjeuner avec lui...Très vite, tout se fait comme prévu. Prévu d'un coup, oui...Soin de se poser à sa table, en face. Si le poulet aux lentilles ne passe pas, le courant, oui. A boire des cépages de rouge qui ne se consomme que tempéré, les langues se délient. Les langues...
Sarah n'a plus honte, à ce stade d'ébriété. Elle a envie de parler à tout le monde, précisément car il lui parle. Elle, trop, comme d'habitude. Une heure de pause après le déjeuner pas fini. Et c'était quoi, ce prétexte de lac? Les idées sont moins claires que ce sentiment d'ivresse éthylique et spirituelle qui la prend. Emmanuel et Sarah, bras dessus bras dessous, déjà, vers le lac de Genève. Des promesses d'articles de presse - elle est venue pour ça au fond-, s'égrènent sur le chapelet de confidences réciproques à ne dévoiler sous aucun prétexte.
Une terrasse, un soleil s'y écrase avec les cigarettes de trop.
Le reste est indicible. Les moments de bonheur sont une rire cristallin qui n'a pas d'autre description possible que celui du cadre où il advient, magnifié par une rencontre. Le vent pousse les cendres vers la rue devant le lac qui bruisse gentiment et pousse les bateaux.
On a oublié l'heure.
Bonheur.
C'est sûr, pour une fois, en voilà un qui n'aime pas les garçons.
Sarah se demande si elle est épilée, car, à son troisième whisky en pleine après-midi, elle a à faire effort pour se demander ce qu'elle porte sous son manteau...
Détails triviaux autorisés par un appel sur le portable d'Emmanuel.
Enième cigarette.
Le "moi aussi, à ce soir à la maison" est une guillotine.
Ce n'est pas la première fois.
C'est l'histoire de sa vie.
Mais pourquoi s'emballer toujours si vite?
Il faudrait garder ses lunettes.
Elle remet celles de soleil.
Le jour se couche, mais ce n'est pas grave.
Elles camouflent la citrouille du carrosse.
Sans chaussons de vair.
D'un coup, il fait froid.
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