Dans l'attente de l'intégralité du nouvel album, qui sortira en mars, voici une petite pépite de douceur enrobante pour l'hiver et son arrivée du frimas. Les sonorités, de guitare qui pleure jouée magistralement par Jean Rollet-Gérard, et de programmes électroniques suaves et entêtants orchestrés en puissance par Stéphane Bissières, vous emmènent aux confins du rêve. Vient vite la voix, douce et mélodieuse, de Wafa Benromdhane, qui vient se poser sur les notes de cette balade qui sonne comme une ritournelle enchanteresse du désenchantement. Entendons : la poésie abstraite de ce poème en arabe clame la désillusion du lendemain qui ne brille que par son silence. Si aujourd'hui est loin, demain est étranger. Mieux encore, rien ne sert de rêver sauf pour s'extraire de ce roman sans fin, aux abimes de l'absurde, que danse ce chant de l'obscur. Le temps, sa rémanence, ses récurrences nostalgiques, ses aléas, ses chagrins, se lovent en une mélodie romantique qui a pour enjeu de nous élever du tracas par le rêve, seule voie de salut. On écoute Chkeya les yeux fermés, en apesanteur onirique bercée par le bruit des oiseaux imaginaires, en un espace de brume où toute hostilité s'efface pour laisser place au charme incandescent d'une bougie dans la pénombre qui apporte réconfort et lumière dans la nuit. Si Trackl a écrit que "la douleur pétrifia le seuil", dans Un soir d'hiver, ici la perspective de sublimation des tristesses nocturnes prend tout son sens. On ressort de l'écoute réchauffé, bercé par le doux bruit de la rédemption intime par la pouvoir du rêve.
chkeya by garde robe
by garde robe bandacamp.com
Moments intimes et percutants, où viennent se mélanger des frissons et des coups de chaud multiples...
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mardi 31 janvier 2012
samedi 14 janvier 2012
Jean Rollet-Gérard : Preuve d'amour
Il est rare d'entendre une perle mélodique pop qui fasse autant réfléchir. Le premier effet est celui d'un bon verre de vin rouge en terrasse en été, un rythme entraînant. Mais le fond est complexe. La brise légère qui court le long de la chanson est celle d'un questionnement : comment agir sans espoir, comment tenir sans avancer? Autrement dit, quel sens donner à sa vie sans grâce? Si elle existe, autant en chercher les traces concrètes. Comme on dit de l'amour, que n'existent que ses preuves. Jean Rollet-Gérard s'adresse à une femme, dans une tradition qui remonte aux troubadours. Amour consommé, plaisir pris, et volonté de réconforter celle qui lui donne sa confiance en lui rappelant que partout, toujours, au détour d'une conversation, d'une rencontre, d'une occasion infime, se trouveront des preuves, des traces d'amour. Ce n'est pas le grand bleu et des promesses en l'air de vie à deux qui se jouent là. C'est le rappel que la source de la joie de vivre est là, contre toutes les déceptions, les affres de la solitude, et prête à surgir n'importe où. Et cette source est l'amour. La chanson résonne comme une lettre à une femme que l'on quitte, ou à une autre que l'on croise, sans vouloir lui faire de promesses bancales. Franche et honnête, la parole de Preuve d'amour incite à être autonome, à ne pas se focaliser sur une attente de quelqu'un ou de quelque chose en particulier mais de laisser advenir les formes multiples et récurrentes de l'amour. Il est partout. Il suffit d'ouvrir les yeux. Et les oreilles : la chanson en est la preuve la plus belle.
Jean Rollet-Gérard : Insolence
Joyau de spleen surmonté au royaume des nuits blanches. Ce morceau de variété française a les vertus du genre sans en connaître les travers. La voix, posée, franche et aux aspérités enveloppantes, engage ici sur le terrain de la résilience. Face à la nuit, à l'obscurité des incertitudes et du crépuscule des idoles, le pari que prend notre chanteur et compositeur est de braver les interdits pour se libérer du chaos. La mélodie entraîne, incite à danser, comme une gifle à l'anxiété. On le sent bien, le fond duquel il émerge, la noirceur, la solitude, la question sans réponse. Or le pari relevé est de s'en affranchir par la beauté de l'observation des éléments. Une lampe, son ampoule, son abat-jour, deviennent les écrins d'un royaume imaginaire où tout se fait astre. Car c'est bien elle, l'imagination, qui le fera émerger des affres de la nuit. Un titre solaire. Un coup de couteau à la complaisance.
vendredi 13 janvier 2012
Stéphane Bissières : Microscopies
On aurait tendance à croire que la musique électroacoustique est froide, ou abstraite. Avec Microscopies, on se convainc du contraire. Sous la première étoffe, ciselée, craque une deuxième couche, faite de rémanents souvenirs diurnes. Une poésie urbaine voit le jour, et perce sous l'instrumentation électronique pointue. Des bruits de voix déformées, le son d'une ville qui palpite en soi lorsqu'on la traverse en transports communs, des traces de pas, des échos d'allers et venues, et tout un univers solide de ces petites échappées qui vous prennent lorsque vous rêvez en plein jour. Subtile, l'orchestration séduit par sa diffusion imperceptible à la première écoute, ses variations minimales, ses textures hachurées, son style poliment offensif. Bryophyte, Microscopies, Extrême et moyenne raison, Cette utopie concrète, sont des percées au coeur d'une âme errant dans Paris, et qui se perd pour mieux se recentrer. Il n'y a pas ici de facilité mélodique, d'accroches faciles, d'alléchante devantures musicales. Juste le rythme intime et universel du bruit d'une chair lâchée en pleine rue, et qui se pose des questions. Sur le monde politique, les aléas de la conscience, son chemin. Un élan caché sous un pas discret. La force des rêves que l'on ne traduit pas tout de suite. Une fascination médiate. La grâce du quotidien et de ses lendemains meilleurs.
Stéphane Bissières : Micronomies
C'est un travail pointu et raffiné auquel on a à faire. D'entrée de jeu, Useless friends embarque les oreilles dans le régime de la perte. Un véritable ami, ce n'est pas celui à qui l'on doit quelque chose, qui nous apporte ceci ou cela, qui présente un intérêt. C'est celui avec qui l'on partage du plaisir. Et celui-ci est gratuit. Certes, c'est encore un intérêt, mais il n'a pas d'autre fin que les moments privilégiés. Suit une myriade de titres suaves et prenants, de Broken Echo, abstraction poétique à l'or fin, Seven, jusqu'à Chkeya...On découvre les mélopées enveloppantes de la voix claire et pénétrante de Wafa Benromdhane, qui confine à l'extase. Micronomie, éponyme de l'album, est une plage électronique de haut vol. On voyage, dans un paysage abrupt, où les sonorités technologiques et l'instrumentation acoustique se mêlent dans un enjeu de limpidité. Accord souterrain d'un travail qui émerge, ode aux aubes où tout rentre dans l'ordre, repli minimal de notes en demi teintes, douceur apparente qui est glacis qui se brise, laissant apparaître une palette d'émotions chargées de souvenirs parfois mélancoliques. Micronomies est l'album des moments de doutes, quand la désillusion fait place à la réflexion. Un romantisme pudique, une élégante retenue, des évocations plutôt que des clameurs. Le bruit sourd de notre envol intime, lorsque l'on fait le point sur un chemin. Un morceau de nuage sur un ciel gris, qui s'avance pour laisser apparaître le soleil. L'autre.
jeudi 12 janvier 2012
Stéphane Bissières/Microscopies/Le complexe de Swinburne
Stéphane Bissières est un artiste multicéphale. Je l'ai découvert avec stupéfaction devant l'énergie multiple, acoustique et électronique, d'un concert de Minivan, actuellement mis en suspens, et j'ai compris rapidement par la suite que notre artiste, qui oeuvre en solo, pour la danse, les installations plastiques, et son oeuvre surtout, est un musicien à part entière. Avec Le complexe de Swinburne, on assiste depuis sa chambre, ou mieux, sa salle de bains, à l'épopée intime, universelle et foudroyante de l'angoisse existentielle, symbolisée avec poésie abstraite par Gaston Bachelard dans L'eau et les rêves...Ce n'est pas la mer de Camus dans L'étranger, où Mersault se perd et s'envole vers une libération charnelle et solitaire...C'est plutôt le coeur serré de l'avancée dans le monde, qui vous prend à la gorge par petites perceptions leibniziennes...A l'écoute, tout un monde, successivement de pureté, de corruption, de violence et d'abyme vous prend. La rumeur d'un bruit sourd, la clameur des souvenirs en ressacs de sensations perdues, le vertige du vide, et enfin la plage de sérénité quand la crise est passée, vous enrobent. Lyrisme abstrait, sons abrupts et subtils à la fois, rythme hachuré à l'aiguille fine, tout un monde singulier de son réveil ou de son endormissement, lorsque la solitude se fait joyau de sentiments inavoués à la conscience, vous pénètrent et touchent votre système nerveux et vagal. Entendre la mer, mais aussi les lacs, ceux des forêts de l'inconscient malmené, ou l'eau de votre corps...Nous sommes aquatiques, et faits de cette fluidité qui emmène nos pas et cristallisent nos idées. Car le son de Stéphane Bissières est fait de la matière de nos idées à leur base, leur naissance en notre inconscient. L'intranquillité se fait poisson, l'apaisement se fait grand large. Comme on regarde les nuages, on voit défiler devant nos yeux fermés toute la palette d'émotions tapies qui se fait jour par la grâce d'une poésie abstraite et minimale. Or la gageure, c'est d'avoir réussi à rendre concrète la musique de notre système aqueux sans la moindre sonorité d'origine aquatique. Notre artiste n'aime pas la facilité. C'est un travailleur infatigable, de l'ombre de ceux que Nietzsche met en lumière dans Humain, trop humain, en louant les essais et les erreurs des travailleurs de l'art qui ne sont touchés par le génie qu'à l'issue d'un acharnement sans frilosité. Si le génie existe, il est travail, rien de plus, ni de moins. Laissez-vous emporter par les variations infinitésimales de ce morceau d'orfèvrerie, depuis votre baignoire, et écoutez de concert le flux de vos veines, le battement de votre respiration, le souffle de votre ventre...De quoi sortir surpris et prêt à l'abandon. Coup de maître.
www.micronomies.bandcamp.com Le complexe de Swinburne
www.micronomies.bandcamp.com Le complexe de Swinburne
Eddy Crampes : Voler
Mélopée solitaire, recueillement d’une marche qui se fait vol. Son d’une guitare qui électrise le chemin du pèlerinage. Serait-ce vers Saint Jacques ou vers la Mecque que se pose l’emballement tranquille et suave de la voix ? Appel en absence d’un dieu en le sein du doute. Atermoiements arabisants, rythmes lancinants, pauses délicates de l’oiseau qui se fait avion impuissant à terrasser les doutes. La chanson achève nos certitudes en en révélant les inquiétudes. Climat incertain d’un jour couchant sur la terre d’un exil. L’envol se fait blessure. Voler se fait l’acmé des questions sans réponses. Or le simple fait d’appeler est chose sûre, si la réponse précède bien l’appel dans le fond. Je partirai vers toi. C’est une évidence. Tout est là.
mercredi 11 janvier 2012
Eddy Crampes : Aux Amériques
Envol du départ
Tournant
Promesse d’une nouvelle vie
Le bonheur n’est qu’à ce prix
Tout recommencer
Ne pas regarder derrière
Abandonner peur et colère
Ne pas savoir où l’on va
Car c’est ça, la liberté
Les Amériques sont vastes
Ne veulent rien dire
Et c’est ça qui est précieux
Ce vertige du vide
Cet abandon des habitudes
Si l ‘on veut rester ensemble
Il faut briser des chaines
De la routine
Il faut partir
Comme si c’était la première fois
L’avenir à deux
S’écrit au maintenant
Propulsion vers un ailleurs
On ne connaît pas la fin
De la chanson
Un aller simple
S’il vous plaît
Eddy Crampes/Le meilleur
Il semble qu’enfin, Eddy Crampes ait trouvé la paix. Cependant rien n’est moins sûr. Si à l’écoute des paroles du Meilleur, on trouve un point d’appui à ce qui ressemble au bonheur, seuls les morts reposent en paix. Et notre musicien est bien vivant. Moment opportun où le calme revient, on sent tout de même la tempête traversée, l’épreuve encore vivace. Ce bel aujourd’hui calme et serein est en fait peut-être nourri de doutes, de questions, d’affres de la perdition. Le meilleur reste encore à venir, toujours…Il est l’horizon sur lequel se projette un rêve. Moment particulier d’accord avec soi-même, à l’abri des accrocs du quotidien, de sa routine et de ses colères. Eddy Crampes est en position de coquille, il se replie en son sein pour laisser échapper des petits cailloux blancs qui nous emmènent sur le chemin de la félicité. Mais elle est en sursis, éphémère, donc rare et précieuse. Le son du Meilleur s’en souvient. En contrepoint de mots magiques qui scandent un rituel heureux de rédemption, la voix claire achoppe sur une mélodie mélancolique de nuits à se perdre…Le bonheur n’est jamais pérenne. Il suffit de l’attraper au vol, sur l’oiseau d’une guitare écorchée, pour se poser le temps de la chanson.
Rouge noir joue sur cette nostalgie, celle d’un deuil heureux. Mais l’expérience de l’auto consumation servira-t-elle de leçon à cette fille excessive qui enfile un short et un t shirt léger pour partir en voyage intime de salvation du romantisme noir ? Le bonheur est lutte, il se mérite, comme le Meilleur. Rouge stendhalien d’une passion qui a brûlé et qui pourtant renaîtra de ses cendres, pour se poser ailleurs, en ramassant une nouvelle branche d’un autre nid…Comme les jours et les visages ne se ressemblent jamais, le parcours sera sans fin. Rien n’empêchera la prochaine chute, puisque tout est toujours à recommencer en un contexte nouveau. Rouge noir est cet instant d’échappée entre deux histoires, un moment à soi où l’on se met en boule pour repartir non pas refaire les mêmes erreurs mais d’autres. Sans surtout rien perdre de son enthousiasme.
Julia s’en moque pas mal. Elle vit par une ritournelle lancinante qui chante son abstraction poétique. Elle existe dans l’imaginaire de celui qui la clame et ainsi la fait exister. Nulle femme n’est belle si elle n’est regardée. Eddy Crampes magnifierait n’importe quelle allure, par le simple fait que son rythme entêtant incite à la contemplation.
Seul le sens du dérisoire nous sauvera du pire, par un humour salvateur au détour d’une ivresse insolite. Magie du maintenant, présence au monde intime, bruit sourd d’une accalmie qui se partage en écoutant en silence, avec recueillement.
Le Meilleur est une page tournée, une chique à l’angoisse et à sa nausée, un pli dans la vie.
Il charrie, comme la mer, des ressacs de grâce.
mardi 10 janvier 2012
Eddy Crampes/Elle était si jolie
La nostalgie vous prend sans vous lâcher si vous pensez à tout ce que vous auriez pu faire si vous étiez différent. L’idéal d’une femme précieuse, inaccessible à cause de quoi d’autre que l’inconstance de mes caprices récurrents ? Si j’étais moins lunatique, moins colérique, je ne serais plus moi et pourrais l’aimer. Mais les jeux sont faits. C’est le fait de la voir si jolie qui me ramène à mes limites. Amour, mon bel impossible. Trop loin, si parfaite qu’à la voir je comprends que tout est déjà joué. Je ne pourrai l’aimer. Elle était si jolie est une berceuse romantique dont le lyrisme élégiaque touche quiconque a le sens de la nostalgie et est passé à côté de sa vie. Et ce quiconque est tout le monde, bien sûr. Amour au conditionnel imparfait se conjugue en pleurs et en regrets impuissants. Je passe à côté de tant de choses à cause de moi. Car je me lasse, je me fâche, je suis impatient et insatisfait. Exutoire de fantasmes tristes, la chanson transcende le constat d’impuissance en force lyrique, au détour d’un rythme qui se chantonne allègrement…Histoire oublier… Le temps de sept notes blanches.
Eddy Crampes : Le Meilleur/Anoucka
Point besoin de connaître
Pour aimer
Pour aider
Sur un branlement binaire de tambour
La voix claire et posée
A la repêche d’Anoucka
Le prénom claque
Les mots explosent
Choc du réconfort
A celle qui ne l’attendait plus
Solitude urbaine
Dépassée par la générosité
Dans la ville
On se croise
Vite
On se pose
Chose rare
Les yeux parlent
Plus que les langues
On lit à livre ouvert
La détresse
Qui s’en va pourtant
Le temps d’un café
Qu’on n’a pas envie de boire
C’est Spinoza le premier
Qui a vu que parler d’un malheur
Procure le bonheur
De s’en décharger
Car ils ne sont jamais absents
L’un de l’autre
L’un dans l’autre
Bonheur alternatif
Sur un branlement binaire de tambour
Parler à l’inconnu
Apaise et décharge
Quand on croise un ange…
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