vendredi 10 février 2012

Septième nouvelle


                                                    Plus ou moins

Ce qui est insupportable avec les hôpitaux, c’est l’odeur. Quatre heures déjà que Sarah attend avec sa mère aux urgences. Cela fait plusieurs jours qu’Evelyne se dit fatiguée, elle qui ne se plaint jamais. A la maison, tout à l’heure, elle a été prise d’une douleur à la poitrine, mais le médecin pompier, après avoir fait un encéphalogramme, a rassuré Sarah. Quoique très affaiblie, sa mère fait de la spasmophilie. Seulement le protocole, quand on a fait un malaise, c’est d’aller aux urgences. Sarah, pour avoir fait maints malaises vagaux, connaît bien le principe des urgences, qui n’ont d’urgences que le nom. On attend, on s’assied, on appelle, on vous rappelle, on vous fait patienter, on vous fait une prise de sang, et on attend…L’hôpital Bichat ressemble à un vaste aéroport, avec plusieurs ascenseurs et des couloirs à n’en plus finir. Et surtout, cette odeur indéfinissable de produits stériles et de désinfectants puissants. Un pousse à la nausée.
Sarah est à moitié rassurée, car sa mère se plaint de douleurs plus lancinantes, et a la nausée, la diarrhée. Personne n’a l’air de s’inquiéter plus que ça, car il faut attendre son tour, après cette femme qui délire dans son alcoolémie élevée, cette grand-mère qui est tombée, et ce monsieur discret qui a mal au ventre.
A force de harceler le médecin pour qu’il prenne en charge sa mère avant des cas plus bénins, lui semble-t-il, Sarah s’est fait refouler de la salle des malades à la salle d’attente.
Elle est donc seule, son sac à la main. Elle a hâte que ce cauchemar se finisse au plus vite, et de rentrer à la maison. Plus qu’une petite prise de sang sur le doigt avant de sortir. Ça tombe bien, car la nausée due à l’odeur tourne à l’enfer. Demain elle n’ira pas travailler, elle prendra sa matinée pour se remettre de ces émotions et de ce long jeudi soir sans rien dans l’estomac. Ce qui inquiète le plus Evelyne, c’est que le lendemain, elle doit partir en vacances avec Rodolphe, son compagnon, et que le médecin lui a dit de se reposer. Cette anxiété est en train de disparaître pour laisser place à une intense fatigue, et à des symptômes douloureux de spasmophilie pénibles.
Sarah passe son temps au téléphone avec Auguste. Il lui dit de ne pas s’inquiéter, et, de là où il est, dans le nord, il passe sa soirée en ligne. Puis sa nuit.
Les heures tournent en effet, et toujours pas de nouvelles du médecin, qui a bien dit à Sarah de ne pas déranger le service un jour de grève, et que de toute façon on ne lui parlerait pas avant la sortie, vu la gêne qu’elle a créée avec son angoisse. Une infirmière vient pourtant lui dire qu’il va venir lui parler. Sarah ne comprend pas, sauf lorsqu’il lui déclare que « c’est très sérieux ». A ce moment-là, tout bascule vite dans un hôpital.
Une demi-heure après, il la convoque dans son bureau pour lui demander si sa mère a fait un long voyage en avion, en train, ou se plaignait de douleurs aux jambes. Sarah s’impatiente et demande pourquoi. « Elle est décédée à cinq heures et quart ».
Après, lorsque le lexomil est servi, les affaires rendues, Ophélie débarquée de chez elle venue chercher son amie, Auguste rappelé pour lui dire l’issue (il comprend enfin qu’il ne s’agissait pas de Rodolphe, mais d’Evelyne), les deux jeunes femmes rentrées se coucher, un sommeil de plomb coulé aux calmants, tous les calmants trouvables, s’installe un bruit sourd au fond de la gorge. Sarah a l’impression d’avoir avalé, de façon inaltérable, une angoisse, venue se loger au fond de sa gorge. « De quel côté elle se coiffait ? ». Pas d’erreur, c’est bien la réalité. La grosseur éclate à la vue du cadavre de sa mère, au toucher du corps froid, puis redescend se loger dans les poumons, chemine jusqu’au ventre, parcourt les jambes et remonte, en mouvement incessant.
Après, le sentiment le plus étrange  que connaît cette grosseur, c’est de vouloir rester isolée tout en appelant à l’aide. Comme si elle voulait avoir auprès d’elle toutes les personnes qu’elle connaît, mais à disposition, sans qu’elles se manifestent d’elles-mêmes et restent trop. De fait, la maison se remplit vite de gens plus ou moins connus, plus ou moins appréciés, plus ou moins…
La suite est banale. Embrasser des gens, cauchemarder, recevoir, avant que tout le monde disparaisse plus ou moins progressivement. La grosseur, elle, est inexplicablement coriace. Désormais logée au fond de la gorge de Sarah, apaisée provisoirement par la fumée de cigarette et l’alcool, récalcitrante à jeun des médicaments et de toutes les substances qu’elle s’envoie, la grosseur enfle, dégonfle en compagnie des autres, parfois, et reprend  de plus belle son manège entre le ventre et la gorge. Des années après, elle est toujours là. Plus ou moins.

Sixième nouvelle


                                                  En attendant


« Voulez-vous les voir en noir ? » La vendeuse est jolie, pense Sarah. Elle a des cheveux soyeux, châtain clair, attachés en chignon bas au-dessus d’un cou fin. Ses gestes sont gracieux et sûrs. Pas l’ombre d’une lassitude dans son regard bleu clair. Des clients ont du tomber amoureux d’elle. Et puis il y a le cadre, aussi, qui y fait pour beaucoup. Après une après-midi de quatre heures à courir de stand en stand dans les grands magasins d’Haussmann, des Galeries au Printemps, Sarah est épuisée. Fébrile, elle a essayé une dizaine de robes chez Tara Jarmon, Les Petites, Maje, Sandro, s’en est acheté trois, les collants pour aller avec, de la lingerie chez Princesse Tam-Tam, une paire de boucles d’oreilles qu’elle ne mettra pas – elle n’en met jamais-, un macaron Ladurée dans lequel elle a croqué mais qu’elle ne finira pas ou alors ce soir, et, à chaque fois, elle a fini par acheter le premier article qu’elle avait remarqué, après maintes et vaines tentatives d’en prendre un moins cher. Elle le sait, si elle ne craque pas cette fois sur l’objet de son dévolu, elle achètera comme à plusieurs reprises par le passé une robe qu’elle ne mettra pas, et finira par retourner dans le magasin pour ne plus trouver sa taille ou la couleur sur laquelle elle avait flashé. Sarah, donc, craque, en se disant qu’elle fait des économies.
Sur le chemin des grands magasins, elle s’est sentie faible, comme souvent. La tête vide, la peur de faire un malaise avant d’arriver à terme. Si elle déjeunait le midi…Pas si sûr. Ce n’est pas la bouchée de macaron qui l’a sauvée du désastre, mas la perspective d’entasser dans son dressing surchargé quelques vêtements de plus. Dans sa robe bleu canard, c’est sûr, il tombera raide. Avec ces collants à fines rayures, sa vie sera plus légère. Dans cette nuisette ivoire, ses nuits seront plus douces. Avec ce gilet rose pâle, il l’emmènera faire un tour en voiture. En attendant, quoique mue par la pensée magique qu’en regardant sur son mobile toutes les minutes, ça le fera penser à elle, il n’a toujours pas appelée ni même envoyé un sms. Sarah, pourtant, prend de l’avance. Un ensemble vert émeraude en dentelle et soie pour le premier soir.
Elle continue, ça l’empêche de réfléchir à ses douze appels en absence en l’espace de l’après-midi. Elle pense qu’elle a oublié le maquillage. Très important. Tant pis, là, elle est épuisée, et  verra plus tard, après la pause décisive des chaussures, si elle a la force de se traîner au rez-de-chaussée, au rayon cosmétiques. Elle croque de nouveau dans son macaron au chocolat, espérant que la bouchée ne flinguera pas son régime et la fera tenir pour rentrer à pied chez elle en bonne et due forme, sans passer par les pompiers.
La jolie vendeuse amène l’objet. La paire d’escarpins en veau velours, avec une bride à la cheville, et un talon de huit centimètres. C’est sûr, avec ça aux pieds et la nouvelle robe noire –est-elle toujours dans mes sacs ? Ouf-,  il tombera amoureux, si ce n’est déjà le cas. Le téléphone de Sarah se met à vibrer. «  Ah, c’est toi, Jessica ? Non, pas ce soir, vraiment, j’ai peut-être un truc dans le marais, je te rappelle ». Sarah raccroche nerveusement, puis souffle et fait le point. Six semaines et quatre jours qu’elle l’a rencontré. Ils ont pris un verre ensemble au Marly, mais il y avait Eugénie, ils sont allés au restaurant, mais avec un couple de ses amis et Julie, et c’est là qu’il lui a demandé le numéro d’Eugénie. Sarah se dit que c’est sûrement pour la provoquer, ou lui faire une surprise quand viendra son anniversaire…De toute façon elle a bien demandé à son amie de ne pas répondre et de la prévenir sur le champ. Il n’a appelé Eugénie qu’une fois sans laisser de message, alors qu’à ce jour, Sarah compte trois appels et quatre sms. Plus un pour lui dire qu’il est occupé, là. Sarah respire. De toute façon, Eugénie ne lui ferait pas ça, et lui, ça va lui passer...
« Mademoiselle ? Vous les essayez ? »
Sarah se reprend. Elle se concentre sur l’essayage de chaussures. A la clef, il y a tant de choses. Sa silhouette en est affinée, à moins que ce soit la glace qui est amincissante. Sarah peine à marcher, au début, puis, au bout de dix minutes à arpenter le stand Miu Miu, arrive à tenir sur ses jambes. C’est peut-être aussi l’hypoglycémie qui la faisait tanguer au début. Cette fois, c’est sûr, elle les prend. Au moment où la vendeuse lui demande si elle est sur le fichier, par lequel on l’invitera à des ventes privées et la tiendra informée des nouvelles collections, Sarah ébauche l’idée que tout ceci est une spirale infernale dont elle ne sortira que ruinée ou folle. Elle accepte pourtant.
Du coup, avec ses six sacs, on point où elle en est, elle prend un taxi pour rentrer chez elle, et attendre la fin du jour. S’il appelle pour prendre un verre, elle sera plus en forme.
Dans le taxi, pris à la volée  sur le boulevard Haussmann bondé, Sarah craque. Une nouvelle fois, elle l’appelle. Dans le vide. Mais cette fois, à peine deux minutes après, elle reçoit un sms. «  Je te le dis franchement, si je ne réponds pas, c’est que je suis occupé. Ce n’est pas possible ».
Sarah réprime un sanglot, puis paye le taxi en tremblant. En rentrant, elle se met sur facebook. Non, ne pas réfléchir. Elle ouvre une boîte pour son chat qui ne mange pas, mais vient se mettre sur ses genoux et lui ronronne sur le ventre. Elle tape son nom pour voir son profil. Il est en ligne. Une notification. Il est en couple.
Sarah compose le numéro de sa mère pour qu’elle lui rembourse une part de ses dépenses de la journée. Et entendre le son de sa voix. Comme elle est en voyage à New York, elle ne peut pas rester trop longtemps. Evelyne, comme toujours, commence par gronder Sarah comme si elle était encore une petite fille, malgré ses trente ans, puis accepte le marché. La prochaine fois, Sarah saura raison garder et ira se promener ailleurs que vers les grands magasins.  Au cinéma par exemple .Contre cette promesse, la moitié des dépenses. Tout n’est pas perdu. Mais Maman, pourquoi tu es toujours en voyage ?

mardi 31 janvier 2012

Chkeya by Garde Robe

Dans l'attente de l'intégralité du nouvel album, qui sortira en mars, voici une petite pépite de douceur enrobante pour l'hiver et son arrivée du frimas. Les sonorités, de guitare qui pleure jouée magistralement par Jean Rollet-Gérard, et de programmes électroniques suaves et entêtants orchestrés en puissance par Stéphane Bissières, vous emmènent aux confins du rêve. Vient vite la voix, douce et mélodieuse, de Wafa Benromdhane, qui vient se poser sur les notes de cette balade qui sonne comme une ritournelle enchanteresse du désenchantement. Entendons : la poésie abstraite de ce poème en arabe clame la désillusion du lendemain qui ne brille que par son silence. Si aujourd'hui est loin, demain est étranger. Mieux encore, rien ne sert de rêver sauf pour s'extraire de ce roman sans fin, aux abimes de l'absurde, que danse ce chant de l'obscur. Le temps, sa rémanence, ses récurrences nostalgiques, ses aléas, ses chagrins, se lovent en une mélodie romantique qui a pour enjeu de nous élever du tracas par le rêve, seule voie de salut. On écoute Chkeya les yeux fermés, en apesanteur onirique bercée par le bruit des oiseaux imaginaires, en un espace de brume où toute hostilité s'efface pour laisser place au charme incandescent d'une bougie dans la pénombre qui apporte réconfort et lumière dans la nuit. Si Trackl a écrit que "la douleur pétrifia le seuil", dans Un soir d'hiver, ici la perspective de sublimation des tristesses nocturnes prend tout son sens. On ressort de l'écoute réchauffé, bercé par le doux bruit de la rédemption intime par la pouvoir du rêve.
chkeya by garde robe
by garde robe bandacamp.com

vendredi 20 janvier 2012

Cinquième poème

Bar du Bataclan


La foule
Presse le pas
des idoles d'hier
Dehors
Le vent
La pluie
Désirs d'alcool
D'ailleurs
De lendemains brillants
De sortie de l'hiver
Un coeur à réchauffer
Le constat
Paris est dur
Paris va vite
Peu de temps
Plus de temps
A perdre
Le bonheur
Dépend de nous
Bonne volonté
A rappeler parfois
Ne pleurons pas
Echo ans the bunnymen
Il y a 25 ans déjà
jouaient à Paris
Au grand Rex
Depuis
Tant d'eau sur la ville
Tant de verres descendus
Sur l'autel du lyrisme élégiaque
Qui nous prend tous parfois
Mademoiselle
Whisky sec s'il vous plaît

mercredi 18 janvier 2012

Festival Artdanthé : Ouverture

Nous y sommes! La 14ème édition du Festival Artdanthé, dirigé par José Alfarroba, démarre! Ouverture en  explosion à Panopée avec la conférence dansée de Fanny de Chaillé. Deux femmes, une scène de concert de rock. L'une, surélevée avec un micro, depuis la salle, déclame un texte enveloppant sur le choix du rock versus le théâtre. La battle peut commencer. La performeuse, sur scène, explique par la voix de l'autre sa fascination, ses émois d'adolescence pour cette musique qui emballe les corps et électrise les âmes, avec cette pointe de mythe qui enrobe le rocker, ses bévues, ses erreurs, ses encensements, ses déroutes... Mais au final, c'est le théâtre qui sera choisi, grâce à la salvatrice distance de jeu entre l'interprète et son rôle...A l'arrivée, on jubile de ce show qui a incarné les figures du rocker, pour mieux en déjouer les travers...
Le public se rend ensuite au Théâtre de Vanves, où l'attendent Yossi Berg et Oded Graf. Ave Animal Lost, le plateau prend la forme d'un vaste terrain de jeu où l'animalité fait la part belle à l'imaginaire collectif autour des rêves, des désirs, des touchants aléas de l'animal qui sommeille en nous. Duos et danses de groupe s'enchaînent avec allant, baignés d'une lumière tamisée qui nous incite à la rêverie. Têtes de cheval, d'âne, de lapin, sur corps humains, déclinent une poésie où l'enfance point sous le glacis des discours chantés sur une traversée onirique de Paris. Une histoire à fleur de peau, celle du désir tapi sous l'apparente convention diurne, émerge. Entêtante mélopée de corps chantants et dansants qui nous ramène à nos fantasmes charnels sur un mode suave et enrobé. Un bonbon fourré au parfum de nos élans. Une pièce en demi teintes, nostalgique et ludique, pour donner le ton de la saison. De quoi donner envie de revenir souvent.