Plus ou moins
Ce qui est insupportable avec les hôpitaux, c’est l’odeur. Quatre heures déjà que Sarah attend avec sa mère aux urgences. Cela fait plusieurs jours qu’Evelyne se dit fatiguée, elle qui ne se plaint jamais. A la maison, tout à l’heure, elle a été prise d’une douleur à la poitrine, mais le médecin pompier, après avoir fait un encéphalogramme, a rassuré Sarah. Quoique très affaiblie, sa mère fait de la spasmophilie. Seulement le protocole, quand on a fait un malaise, c’est d’aller aux urgences. Sarah, pour avoir fait maints malaises vagaux, connaît bien le principe des urgences, qui n’ont d’urgences que le nom. On attend, on s’assied, on appelle, on vous rappelle, on vous fait patienter, on vous fait une prise de sang, et on attend…L’hôpital Bichat ressemble à un vaste aéroport, avec plusieurs ascenseurs et des couloirs à n’en plus finir. Et surtout, cette odeur indéfinissable de produits stériles et de désinfectants puissants. Un pousse à la nausée.
Sarah est à moitié rassurée, car sa mère se plaint de douleurs plus lancinantes, et a la nausée, la diarrhée. Personne n’a l’air de s’inquiéter plus que ça, car il faut attendre son tour, après cette femme qui délire dans son alcoolémie élevée, cette grand-mère qui est tombée, et ce monsieur discret qui a mal au ventre.
A force de harceler le médecin pour qu’il prenne en charge sa mère avant des cas plus bénins, lui semble-t-il, Sarah s’est fait refouler de la salle des malades à la salle d’attente.
Elle est donc seule, son sac à la main. Elle a hâte que ce cauchemar se finisse au plus vite, et de rentrer à la maison. Plus qu’une petite prise de sang sur le doigt avant de sortir. Ça tombe bien, car la nausée due à l’odeur tourne à l’enfer. Demain elle n’ira pas travailler, elle prendra sa matinée pour se remettre de ces émotions et de ce long jeudi soir sans rien dans l’estomac. Ce qui inquiète le plus Evelyne, c’est que le lendemain, elle doit partir en vacances avec Rodolphe, son compagnon, et que le médecin lui a dit de se reposer. Cette anxiété est en train de disparaître pour laisser place à une intense fatigue, et à des symptômes douloureux de spasmophilie pénibles.
Sarah passe son temps au téléphone avec Auguste. Il lui dit de ne pas s’inquiéter, et, de là où il est, dans le nord, il passe sa soirée en ligne. Puis sa nuit.
Les heures tournent en effet, et toujours pas de nouvelles du médecin, qui a bien dit à Sarah de ne pas déranger le service un jour de grève, et que de toute façon on ne lui parlerait pas avant la sortie, vu la gêne qu’elle a créée avec son angoisse. Une infirmière vient pourtant lui dire qu’il va venir lui parler. Sarah ne comprend pas, sauf lorsqu’il lui déclare que « c’est très sérieux ». A ce moment-là, tout bascule vite dans un hôpital.
Une demi-heure après, il la convoque dans son bureau pour lui demander si sa mère a fait un long voyage en avion, en train, ou se plaignait de douleurs aux jambes. Sarah s’impatiente et demande pourquoi. « Elle est décédée à cinq heures et quart ».
Après, lorsque le lexomil est servi, les affaires rendues, Ophélie débarquée de chez elle venue chercher son amie, Auguste rappelé pour lui dire l’issue (il comprend enfin qu’il ne s’agissait pas de Rodolphe, mais d’Evelyne), les deux jeunes femmes rentrées se coucher, un sommeil de plomb coulé aux calmants, tous les calmants trouvables, s’installe un bruit sourd au fond de la gorge. Sarah a l’impression d’avoir avalé, de façon inaltérable, une angoisse, venue se loger au fond de sa gorge. « De quel côté elle se coiffait ? ». Pas d’erreur, c’est bien la réalité. La grosseur éclate à la vue du cadavre de sa mère, au toucher du corps froid, puis redescend se loger dans les poumons, chemine jusqu’au ventre, parcourt les jambes et remonte, en mouvement incessant.
Après, le sentiment le plus étrange que connaît cette grosseur, c’est de vouloir rester isolée tout en appelant à l’aide. Comme si elle voulait avoir auprès d’elle toutes les personnes qu’elle connaît, mais à disposition, sans qu’elles se manifestent d’elles-mêmes et restent trop. De fait, la maison se remplit vite de gens plus ou moins connus, plus ou moins appréciés, plus ou moins…
La suite est banale. Embrasser des gens, cauchemarder, recevoir, avant que tout le monde disparaisse plus ou moins progressivement. La grosseur, elle, est inexplicablement coriace. Désormais logée au fond de la gorge de Sarah, apaisée provisoirement par la fumée de cigarette et l’alcool, récalcitrante à jeun des médicaments et de toutes les substances qu’elle s’envoie, la grosseur enfle, dégonfle en compagnie des autres, parfois, et reprend de plus belle son manège entre le ventre et la gorge. Des années après, elle est toujours là. Plus ou moins.

